Burkina Faso : L’essor fulgurant des livreurs à moto, un métier en quête de repères

Le service de livraison de courriers, de colis divers et de repas (plats chauds ou froids) connaît une croissance exponentielle depuis une décennie au Burkina Faso. Autrefois monopolisé par des multinationales comme DHL ou quelques rares compagnies privées, ce secteur s’est démocratisé. Aujourd’hui, la livraison est devenue un amortisseur social de premier plan, un travail omniprésent auquel s’adonne une multitude de jeunes, principalement des hommes. Il devient de plus en plus difficile de dire : je n’ai pas de travail en dehors des jeunes qui ont honte de faire le service de livraison. Dans cet article, je n’aborde pas le cas des colis lourds nécessitant des tricycles ou véhicules à 4 roues.

La folie du e-commerce et le boom de la livraison

Sacs solidement arrimés à l’arrière de la moto ou sac à dos isotherme sur les épaules, ces "guerriers de l’asphalte" sillonnent les artères des grandes villes. Ils roulent bien souvent à des vitesses excessives, pressés d’enchaîner les navettes pour satisfaire une clientèle de plus en plus exigeante et se faire plus de marges.
C’est l’explosion du commerce en ligne sur les réseaux sociaux (Facebook, WhatsApp, TikTok) qui a véritablement dopé ce marché. La demande est telle que l’offre frôle la saturation. Il est désormais courant d’entendre : « Mon livreur est surchargé », « Il est indisponible » ou « Il faudra attendre demain ».

Cette activité s’organise de trois manières différentes :

• Le modèle informel : De petites structures gérées par un responsable de flotte qui manage un groupe de jeunes motocyclistes.
• Le modèle internalisé : Des e-commerçants qui emploient leurs propres livreurs pour garder le contrôle sur leur service après-vente.
• Le modèle freelance : Des coursiers indépendants sollicités au coup par coup.
Le profil type du livreur burkinabè ? Un jeune homme, âgé en moyenne de 18 à 30 ans, équipé d’une moto, portant parfois un casque, et obsédé par le compteur. Leur leitmotiv est universel : « Tonton, je dois faire vite pour servir les clients, sinon on perd le marché ! ».

De l’e-achalandage à la concurrence interne

Une autre catégorie d’acteurs a vu le jour : les "commerçants-livreurs", ambulants connectés ou "e-achalandeurs". Ce sont des entrepreneurs qui transportent directement leurs marchandises pour démarcher les clients dans les maquis, les salons de coiffure et les bars, tout en gérant leurs commandes sur les réseaux sociaux.
Toutefois, le modèle présente des failles organisationnelles. Un jeune e-commerçant confiait ainsi avoir perdu d’importantes parts de marché à cause de ses propres collaborateurs. En effet, la barrière à l’entrée est si faible qu’il suffit à un livreur de créer une page Facebook pour s’improviser gérant à son tour. Il lui suffit ensuite de s’approvisionner chez un grossiste ou de racheter le stock de son propre patron pour s’émanciper.
Entre professionnalisme et dérives : un métier sur le tas

La livraison au Burkina reste un métier en quête de repères. La grande majorité des livreurs exercent sur le tas, sans aucune formation préalable. Ce manque de professionnalisme pose parfois des risques sécuritaires majeurs : certains coursiers ignorent totalement la nature des colis qu’ils transportent. Inspecter le contenu d’un paquet avant de le prendre en charge est pourtant une règle d’or pour éviter de transporter, à son insu, des produits illicites ou dangereux. De plus, les livraisons s’effectuent fréquemment sans facture ni reçu, et les livreurs sont incapables d’expliquer au client le mode d’emploi du produit livré.

Heureusement, une élite professionnelle émerge. Ces livreurs "pro" se distinguent par leur courtoisie. Ils déballent le produit devant le client, expliquent son fonctionnement, délivrent un reçu conforme, et bénéficient du suivi d’un service client qui rappelle pour s’assurer de la conformité de l’achat.

Un quotidien à haut risque mais rentable

Avec un volume pouvant dépasser les 10 courses par jour, et des tarifs oscillant entre 500 et 1 500 FCFA la course, le métier nourrit indéniablement son homme. Une commerçante m’a montré une fois un trajet google maps et a calculé la distance entre Pissy et l’échangeur de l’Est à 2500 FCFA la livraison.
Cependant, le prix à payer est lourd. C’est un métier à haut risque : accidents de la route fréquents, agressions nocturnes, pannes mécaniques et impayés de la part de clients de mauvaise foi.
Vers une nécessaire régulation du secteur

Pour la sécurité des livreurs comme pour celle des consommateurs, un encadrement strict est devenu impératif. Plusieurs pistes d’amélioration doivent être explorées :
1. La protection sociale et l’identité : Les livreurs devraient bénéficier d’une assurance santé, arborer un badge professionnel et porter une tenue distinctive pour éviter toute confusion.
2. La formation : Un apprentissage minimal sur le code de la route, les droits et devoirs du transporteur est indispensable.
3. La syndicalisation ou la vie associative : Se regrouper en association permettrait de mutualiser les efforts et de rationaliser la logistique urbaine. Il est aberrant de voir, par exemple, 20 livreurs quitter simultanément un point A pour un point B. Une gestion centralisée permettrait d’économiser du carburant, de réduire les risques d’accidents et de désengorger la circulation.

4. La création de points relais : L’aménagement de dépôts de colis sécurisés dans différents quartiers de la ville permettrait aux clients (notamment ceux n’ayant pas de domicile fixe ou refusant d’être livrés chez eux) de retirer leurs commandes à l’aide d’un code-barres ou d’un numéro unique.
Le secteur de la livraison à moto est un moteur économique indéniable pour la jeunesse burkinabè. Il ne lui reste plus qu’à franchir le cap de la structuration pour devenir un modèle de sécurité et d’efficacité. Pour les jeunes qui sont dans le développement logiciel, une application mobile pour fédérer les livreurs pour raccourcir les distances serait une bonne chose.

Par Sylvestre Ouédraogo
Burkina ntic.org, Yam-pukri.org
IPD-aos.info